Que répondre quand un adolescent dit que « ça ne lui servira jamais » ?
Comprendre et dépasser le rejet d’une matière scolaire
« Cette matière ne m’intéresse pas, de toute façon ça ne me servira jamais à rien. »
Beaucoup de parents et d’enseignants entendent un jour cette phrase, souvent formulée avec une assurance déconcertante. Lorsqu’un adolescent rejette ainsi une matière scolaire, la réaction spontanée de l’adulte est rarement satisfaisante. Les réponses les plus courantes — « tu verras plus tard », « c’est au programme », « fais-moi confiance » — manquent de consistance et ferment généralement le dialogue.
Pourtant, savoir que répondre quand un adolescent dit qu’une matière ne lui servira jamais est un enjeu éducatif réel. Non parce que cette affirmation serait fondée, mais parce qu’elle révèle une manière spécifique de penser l’apprentissage, fréquente à l’adolescence, et largement décalée de la réalité du développement cognitif et des trajectoires de vie.
Quand un adolescent dit qu’une matière ne sert à rien, il projette un futur simplifié
Lorsqu’un adolescent affirme qu’une matière scolaire ne lui servira jamais, il raisonne à partir d’un futur qu’il imagine stable, prévisible et linéaire. Il anticipe un métier, une trajectoire, parfois même un mode de vie, et évalue chaque apprentissage uniquement à l’aune de cette projection. Ce raisonnement est cohérent avec son stade de développement, mais il repose sur une illusion : celle de pouvoir anticiper avec précision ses besoins futurs.
Or, les parcours scolaires et professionnels réels sont rarement rectilignes. Réorientations, bifurcations, reprises d’études, changements de contexte ou de contraintes font partie de la norme, non de l’exception. Demander à un adolescent de sélectionner ses apprentissages en fonction de leur utilité immédiate revient à lui faire prendre des décisions durables à partir d’une représentation du futur encore très partielle.
Dire qu’« on ne sait jamais de quoi demain sera fait » n’est donc pas une pirouette rhétorique. C’est une description fidèle de la réalité des trajectoires humaines.
L’utilité des matières scolaires ne se limite pas à une application directe
Une confusion fréquente consiste à réduire l’apprentissage scolaire à une logique d’usage immédiat. Une matière serait utile si elle sert explicitement dans un métier futur, inutile dans le cas contraire. Cette manière de penser l’école est profondément réductrice.
Les matières scolaires ne visent pas uniquement à transmettre des savoirs directement mobilisables. Elles constituent aussi un espace d’entraînement intellectuel dans lequel l’élève apprend à raisonner, à structurer sa pensée, à manipuler des concepts, à persévérer face à la difficulté, à tolérer l’incertitude et l’erreur. Ces capacités ne sont pas attachées à une discipline unique, ni immédiatement visibles, mais elles sont déterminantes sur le long terme.
Autrement dit, ce que développe un élève dépasse largement le contenu apparent de la matière qu’il juge inutile. Le raisonnement mathématique, l’analyse de texte, la compréhension historique ou l’expérimentation scientifique mobilisent des opérations mentales différentes et complémentaires. Considérer qu’une matière scolaire « ne sert à rien » revient à ignorer cette complémentarité et à appauvrir le développement global.
Les apprentissages scolaires se renforcent mutuellement
Un autre point souvent méconnu, lorsque l’on cherche quoi répondre à un adolescent qui rejette une matière, est le fait que les apprentissages ne fonctionnent pas en silos. Le développement des compétences n’est ni compartimenté ni strictement additif. Les fonctions cognitives se construisent de manière interdépendante.
Travailler la rigueur logique dans une discipline soutient la compréhension dans une autre. Enrichir le langage facilite le raisonnement abstrait. Apprendre à structurer une démonstration aide à organiser sa pensée dans d’autres contextes. Ce que l’on désigne parfois par l’expression de « développement mutuel » renvoie à cette réalité : les apprentissages scolaires se renforcent les uns les autres, même lorsque leurs contenus semblent éloignés.
Ainsi, une matière perçue comme inutile par l’adolescent peut jouer un rôle discret mais réel dans la consolidation de compétences qu’il juge, par ailleurs, plus centrales.
Le sens d’un apprentissage n’est pas toujours immédiat
Un malentendu majeur entre adultes et adolescents concerne la temporalité du sens. L’adolescent attend souvent de comprendre immédiatement à quoi sert ce qu’on lui demande d’apprendre. Or, dans de nombreux cas, le sens d’un apprentissage scolaire n’apparaît qu’après coup, parfois plusieurs années plus tard, lorsque de nouvelles situations viennent réactiver des savoirs ou des modes de raisonnement antérieurs.
Reconnaître ce décalage permet de ne pas disqualifier le ressenti de l’élève. Oui, il est possible qu’il ne voie pas l’utilité d’une matière aujourd’hui. Cela ne signifie ni qu’elle n’existe pas, ni qu’elle n’émergera jamais. Exiger une adhésion immédiate est irréaliste. Maintenir l’apprentissage malgré l’absence de sens perçu constitue en revanche une posture éducative cohérente.
Le rejet d’une matière comme réaction émotionnelle
Il serait toutefois réducteur de considérer que le « ça ne me servira jamais » relève uniquement d’un raisonnement, même imparfait, sur l’utilité future des apprentissages. Dans de nombreux cas, cette affirmation constitue aussi une réaction émotionnelle, formulée sous une apparence rationnelle.
Pour certains adolescents, le rejet d’une matière s’ancre dans un vécu d’échec répété, de difficulté persistante ou de sentiment d’incompétence. Lorsque les efforts fournis ne produisent pas les résultats espérés, lorsque la comparaison avec les autres devient douloureuse, dévaluer la matière permet de préserver l’estime de soi. Dire qu’elle « ne sert à rien » revient alors à transformer une difficulté subie en rejet choisi. Ce mécanisme, protecteur à court terme, évite d’avoir à affronter le sentiment de ne pas y arriver.
Dans d’autres situations, ce n’est pas tant la matière elle-même qui est rejetée que ce qu’elle représente sur le plan relationnel. La relation pédagogique joue un rôle central dans l’engagement scolaire. Un adolescent peut se détourner d’un enseignement parce qu’il s’y sent jugé, incompris, dévalorisé ou en insécurité. Le désintérêt affiché masque alors un malaise relationnel plus qu’un désaccord avec les contenus enseignés.
Dans ces configurations, répondre uniquement sur le registre rationnel — en expliquant à quoi la matière pourra servir plus tard — s’avère souvent insuffisant. Non parce que ces arguments seraient faux, mais parce qu’ils ne rencontrent pas la véritable source du rejet. Tant que la dimension émotionnelle reste ignorée, le dialogue a peu de chances de se réouvrir durablement.
Reconnaître cette possibilité ne signifie ni excuser le désengagement ni renoncer aux exigences scolaires. Cela permet en revanche de comprendre que le « ça ne me servira jamais » peut être un signal, indiquant qu’un travail est nécessaire non seulement sur le sens des apprentissages, mais aussi sur le rapport à l’échec, à la difficulté ou à la relation éducative.
Apprendre à l’école, c’est préserver des possibles
Renoncer trop tôt à certains apprentissages scolaires n’est jamais neutre. Cela réduit le champ des options futures, parfois de manière invisible. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une matière servira forcément, mais de rappeler qu’un socle large offre des marges de manœuvre. Plus les bases sont diversifiées, plus l’individu est capable de s’adapter à des situations nouvelles, imprévues ou contraignantes.
Dans cette perspective, l’école ne forme pas à un futur précis, mais à la capacité de faire face à des futurs possibles. Elle ne prépare pas à un métier unique, mais à la complexité du réel.
Quelle position éducative tenir face à un adolescent qui rejette une matière ?
Face à un adolescent qui affirme qu’une matière ne lui servira jamais, l’enjeu n’est pas de gagner un débat ni de produire une démonstration imparable. Il s’agit surtout de tenir une position éducative stable, qui ne repose ni sur l’autorité brute ni sur des promesses vagues.
Expliquer que l’on apprend aussi pour développer des capacités, que les trajectoires sont imprévisibles, que le sens peut émerger plus tard et que renoncer trop tôt ferme des portes constitue un cadre à la fois ferme et respectueux. Ce cadre ne nie pas le ressenti de l’adolescent, mais il ne lui délègue pas non plus la responsabilité de décider seul de ce qui mérite d’être appris.
Dans de nombreux cas, cette posture suffit à sortir de l’impasse et à redonner aux adultes une parole légitime, sans entrer dans une confrontation stérile.
Quand le dialogue devient difficile avec votre adolescent
Même en tenant une position éducative claire et argumentée, il arrive que le dialogue reste bloqué. Certains adolescents ont besoin d’un espace tiers, neutre et sécurisé, pour interroger leur rapport aux apprentissages, au sens de l’école et à leur avenir, sans se sentir pris dans un face-à-face permanent avec leurs parents.
Dans ces situations, un accompagnement psychopédagogique ou un bilan d’orientation peut aider votre enfant à mieux comprendre son fonctionnement, ses besoins et les enjeux réels de sa scolarité, tout en vous redonnant, à vous parents, des repères clairs pour l’accompagner sans conflit inutile.
Si vous le souhaitez, vous pouvez découvrir les modalités d’accompagnement proposées par Eklosia, à destination des adolescents et de leurs familles, ou prendre contact pour échanger sur votre situation et vos questions spécifiques.

