Gribouillage et concentration : pourquoi dessiner peut aider à rester attentif
« Il gribouille, donc il n’écoute pas ? »
Dans de nombreuses classes, formations ou réunions, le gribouillage est spontanément interprété comme un signe de distraction, d’ennui ou de désengagement. Lorsqu’un élève ou un adulte dessine dans la marge de son cahier, l’hypothèse dominante reste celle d’un décrochage attentionnel.
Pourtant, certaines observations de terrain, ainsi que plusieurs travaux issus de la psychologie cognitive, invitent à nuancer cette lecture. Dans certains contextes précis, le gribouillage peut au contraire soutenir la concentration et limiter la perte d’attention.
La question n’est donc pas tant de savoir si une personne gribouille, mais à quoi ce gribouillage lui sert sur le plan cognitif.
De quoi parle-t-on exactement quand on parle de gribouillage ?
Dans cet article, le terme gribouillage désigne une activité graphique simple, répétitive et non figurative : traits, formes géométriques, motifs abstraits, sans intention esthétique particulière.
Il ne s’agit ni de dessin artistique, ni de prise de notes visuelle structurée, ni de schématisation volontaire des contenus.
Ce que l’on appelle couramment gribouillage correspond, dans la littérature anglo-saxonne, au terme doodling. Ce mot est souvent utilisé pour décrire une activité graphique spontanée, réalisée en parallèle d’une activité d’écoute, sans objectif créatif explicite.
Cette distinction est essentielle : tout dessin n’est pas équivalent sur le plan cognitif, et c’est précisément ce point qui permet de comprendre le lien entre gribouillage et concentration.
Comprendre l’attention : une ressource limitée et instable
L’attention n’est pas un état stable que l’on active à volonté. C’est une ressource limitée, fluctuante, sensible à la durée, au niveau de stimulation et au sens perçu de la tâche.
Dans les situations d’écoute prolongée — cours magistraux, conférences, formations descendantes — la sous-stimulation favorise la divagation mentale. Lorsque l’activité cognitive principale devient trop passive, l’esprit a tendance à se désengager, même en présence d’une intention sincère d’apprendre.
Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas de « forcer » l’attention, mais de la réguler.
Double tâche et attention : un principe à manier avec prudence
La psychologie cognitive montre clairement que la double tâche dégrade le plus souvent la performance. Deux activités concurrentes sollicitant les mêmes ressources cognitives entrent en conflit.
Cependant, toutes les doubles tâches ne sont pas équivalentes.
Certaines activités secondaires, très peu coûteuses sur le plan cognitif, peuvent jouer un rôle de régulation sans interférer significativement avec la tâche principale.
Le gribouillage simple — ou doodling au sens strict — mobilise essentiellement des ressources visuo-motrices de bas niveau. Ces ressources sont faiblement concurrentes du traitement verbal auditif, ce qui explique pourquoi, dans certains cas, dessiner permet de mieux rester concentré sur ce qui est entendu.
Le gribouillage comme outil de régulation attentionnelle
Dans cette configuration, le gribouillage agit comme un engagement sensorimoteur minimal. Il contribue à maintenir un niveau d’éveil attentionnel suffisant, en limitant la divagation mentale et l’irruption de pensées parasites.
Il est important de souligner que le gribouillage n’augmente pas la capacité attentionnelle. Il ne rend pas plus intelligent, ni plus performant en soi.
En revanche, il peut stabiliser l’attention disponible, en particulier chez des personnes à attention fluctuante.
C’est dans ce sens précis que l’on peut parler d’un lien fonctionnel entre gribouillage et concentration.
Dans quels contextes le gribouillage peut-il aider à se concentrer ?
Le gribouillage régulateur est particulièrement pertinent dans :
- les cours magistraux,
- les situations d’écoute prolongée,
- certaines formations d’adultes,
- les réunions longues et peu interactives,
- les phases de réception d’informations verbales.
En revanche, il devient contre-productif lorsque la tâche principale exige un raisonnement visuo-spatial central, une planification complexe ou une production écrite élaborée.
Pour quels profils cette stratégie est-elle pertinente ?
Cette modalité est fréquemment observée chez des personnes dont l’attention est naturellement fluctuante, et qui bénéficient d’une régulation motrice ou sensorielle légère pour rester engagées cognitivement.
Il ne s’agit ni d’un diagnostic, ni d’un marqueur pathologique. Le doodling n’est pas un signe de trouble, mais une stratégie fonctionnelle possible parmi d’autres, dépendante du contexte et de la tâche.
Quand le gribouillage devient un obstacle à la concentration
Le gribouillage cesse d’être régulateur lorsqu’il se complexifie.
Dès que le dessin devient narratif, esthétique ou planifié, il mobilise davantage de ressources cognitives et entre en concurrence avec la tâche d’apprentissage.
Autrement dit, ce n’est pas le fait de dessiner qui pose problème, mais le niveau d’engagement cognitif requis par le dessin lui-même.
Poser un cadre éducatif clair
Pour que le gribouillage reste un outil au service de la concentration, il doit être :
- explicitement autorisé,
- clairement non évalué,
- limité à des formes simples,
- expliqué comme une stratégie possible de régulation attentionnelle.
Sans cadre explicite, le gribouillage risque d’être mal interprété, interdit à tort, ou au contraire détourné de sa fonction initiale.
Du gribouillage régulateur au gribouillage cognitif
Au-delà de cette fonction attentionnelle, certaines approches — notamment anglo-saxonnes — proposent un autre usage du doodling.
Il ne s’agit plus seulement de rester attentif, mais de penser avec le dessin.
Dans cette perspective, le gribouillage devient intentionnel, structurant, et participe directement au raisonnement. Le dessin n’est plus périphérique, il devient central.
Dessiner pour comprendre, pas pour représenter
Dans ces approches, le dessin est volontairement simple, imparfait, personnel. Il ne vise pas l’esthétique mais l’externalisation de la pensée.
Ce type de doodling cognitif peut favoriser la compréhension, la mémorisation et l’engagement intellectuel, à condition d’être guidé et utilisé à des moments appropriés.
Deux usages distincts à ne pas confondre
Il est essentiel de distinguer clairement :
- le gribouillage régulateur :
activité périphérique, faible coût cognitif, soutien de la concentration ;
- le gribouillage cognitif (doodling intentionnel) :
activité centrale, coût cognitif assumé, outil de structuration de la pensée.
Les confondre conduit soit à surestimer les effets du dessin, soit à disqualifier une stratégie attentionnelle pourtant fonctionnelle.
Conclusion
Le gribouillage n’est ni un signe automatique de désengagement, ni une solution miracle aux difficultés de concentration.
C’est un outil possible de régulation de l’attention, ou de structuration de la pensée, selon l’usage qui en est fait.
La question pertinente n’est donc pas :
« Est-ce qu’il gribouille ? »
mais bien :
« À quoi ce gribouillage lui sert-il ici et maintenant ? »
Et si le gribouillage de votre enfant était un signal à comprendre plutôt qu’un comportement à corriger ?
Si votre enfant gribouille souvent en classe, pendant ses devoirs ou lorsqu’il écoute, la question n’est pas de savoir s’il est attentif « comme on l’attend », mais comment il régule réellement son attention.
Chez certains adolescents, ces comportements sont des ajustements fonctionnels ; chez d’autres, ils masquent une fatigue attentionnelle, une surcharge cognitive ou des stratégies d’apprentissage peu efficaces.
En tant que parent, il n’est pas toujours simple de distinguer ce qui relève d’une stratégie utile de ce qui freine les apprentissages.
👉 Un diagnostic des difficultés scolaires permet de faire le point de manière rigoureuse, sans étiquetage ni jugement, en analysant le fonctionnement attentionnel, les stratégies d’apprentissage et les besoins spécifiques de votre enfant.

