Présentation

 

L’université est un lieu d’apprentissage, où sont enseignés des savoirs, des techniques, des méthodes. Mais un moment particulier, qui succède à la Licence, est celui du Master, et, notamment, le Master recherche, qui se caractérise par deux nouveautés : la spécialisation et l’initiation au métier de chercheur. Des travaux d’étudiants, sous la forme de brefs mémoires, sont le résultat concret de cette initiation qui est, au premier chef, découverte du questionnement. Il ne s’agit plus seulement d’assimiler une méthode, par la pratique d’exercices rigoureux, ni une technique déjà rodée, instituée, mais de s’engager dans une démarche plus active, plus profonde et qui, loin d’annuler cette discipline, la justifie au contraire, et, bien davantage, la vivifie en lui donnant un sens plus manifeste. Car découvrir le questionnement propre à la recherche revient à découvrir qu’une interrogation peut être sienne, que l’on peut se l’approprier, qu’elle mérite que l’on s’y attarde en première personne. On y trouve un intérêt, dit-on. C’est plus que cela : l’étudiant apprivoise sa curiosité, la maîtrise, lui donne son expression adéquate. Et il n’est pas faux de dire qu’en toute rigueur il la découvre. Les travaux de Master sont d’abord cela : le témoignage d’une curiosité qui apprend à s’exprimer et à trouver sa voie.

Cependant, ces deux nouveautés, l’initiation et la spécialisation, sont la source des difficultés principales de cette étape et, bien trop souvent, de ses écueils. Car l’expression demeure la plupart du temps restreinte : d’abord au cercle que trace une discipline particulière, ensuite aux rapports plus ou moins formels du professeur et de l’étudiant. Et certes, une initiation qui prétendrait être légitime en dehors de ce cercle et au-delà de ces rapports ne serait plus une initiation, mais un discours vide et aveugle. Cela n’implique pourtant pas que son expression doive s’y cantonner. On garde ses travaux pour soi, avant et après la correction ; ce ne sont que des travaux de master, dit-on encore. La recherche personnelle reste privée. Or, c’est précisément au moment de l’initiation première que le besoin de partager cette recherche – aussi timide, débutante et modeste soit-elle – d’ouvrir son expression à l’espace d’un partage et d’un échange, est le plus criant. Parce que le lieu de l’échange est celui de la rencontre avec d’autres curiosités : une chose est de rédiger un travail, en sachant qu’il sera corrigé par un professeur ; une autre chose est de l’exposer en public, en paroles, d’ouvrir ses questions balbutiantes et privées, à d’autres perspectives, elles aussi débutantes, mais qui ont ainsi le grand avantage de mieux s’accompagner et se féconder. Parce qu’une pensée n’éclot jamais en soliloquant, encore moins quand elle se découvre pour la première fois comme recherche curieuse et personnelle, comme vocation.

Ce constat et cette nécessité d’un dialogue sont à l’origine de l’association Eklosia et de ses séminaires hebdomadaires, commencés il y a maintenant trois ans. Nous étions alors plusieurs étudiants en master de philosophie à remarquer la qualité et l’originalité des travaux en cours ou accomplis, et à déplorer le manque d’échanges entre les différentes filières – histoire de la philosophie, philosophie de l’art, philosophie politique, logique et philosophie des sciences. Tous, nous découvrions le métier de chercheur, mais chacun avec son vocabulaire, avec les concepts propres à la tradition de pensée qu’il s’agissait de s’approprier en acte. Et pourtant, nous pouvions discuter, trop brièvement, trop succinctement, certes, mais cela prouvait que la séparation disciplinaire n’était pas, et ne sera jamais, un horizon définitif. Il nous fallait donc un temps et un espace qui puissent donner à chacun l’occasion de s’exprimer, sur la base solide de ses recherches et à destination du plus grand nombre.

Les objectifs du séminaire étaient clairs : le dialogue entre étudiants ne devait pas être restreint à une seule discipline, mais établir des ponts entre les différents champs du savoir. D’abord, au cours de la première année, entre les filières du master de philosophie, ensuite aux autres disciplines que sont l’histoire, la sociologie, les sciences mathématiques ou physiques, la littérature, l’économie. Pour autant, le questionnement philosophique devait demeurer le socle commun à partir duquel la discussion pouvait être échange, et non confrontation stérile entres diverses spécialités. Convaincus que la philosophie « se réalise en se détruisant comme philosophie séparée », ainsi que l’affirmait Maurice Merleau-Ponty, nous connaissions aussi le risque de la voir se fondre et se perdre dans la variété des perspectives. C’est pourquoi, à chaque séance, nous demandions à l’intervenant(e) d’exprimer l’importance et l’intérêt de ses recherches en des termes qui ne soient pas ceux de sa discipline. « Pourquoi ce sujet ? Pourquoi cette question ? », questions elles-mêmes, qui peuvent paraître anodines, ou qui, du moins, ne semblent pas, à première vue, spécifier la philosophie comme telle. Pourtant, bon nombre de séances ont vu l’intervenant(e) déceler, au fil des questions, un sens inaperçu jusqu’alors. Preuve, par la pratique, que la philosophie est un réapprentissage permanent du sens qui nous entoure et nous est familier.

Jérôme Watin-Augouard
Président de l’association Eklosia